La revanche des experts

Isolés derrière leur paillasse ou dans leur bureau, les experts pourraient devenir les nouveaux chouchous de l’entreprise, rattrapant leurs collègues managers. D’autant plus qu’il y a risque de pénurie.

Et si on s’était trompés ? Et si les hauts potentiels n’étaient pas toujours ceux que l’on croit ? Et si, pour être courtisé, recherché, chouchouté, il y avait un autre cursus ? Autre que la voie royale du management, celle qui conduit, à force de virages en épingle, à la Mercedes 600 avec chauffeur, au bureau de 40 m2, au pool de secrétaires et au bataillon de collaborateurs déférents. Celle des « experts », plus discrète, connaît aujourd’hui des projets d’aménagement prometteurs. Les entreprises s’interrogent sur la gestion de ces spécialistes, leur progression de carrière, et, surtout, sur celle des « meilleurs » qui feront les « top experts » de demain. En sachant qu’ils seront toujours moins nombreux que les managers. « On sort d’un cycle économique axé sur la réduction des coûts et la rentabilité. Depuis environ une dizaine d’années, les entreprises s’orientent davantage vers la recherche de croissance et vers l’innovation, donc vers une importance accrue des experts. Or, il y a risque de pénurie, due aux carences démographiques mais aussi à la désaffection des études d’ingénieur. Les sociétés ont donc élargi leur terrain de chasse : outre les grandes écoles, elles vont chercher des docteurs en physique ou chimie à l’université. La BNP Paribas a ajouté Centrale à Normale Sup’et Polytechnique pour recruter des ingénieurs mathématiciens capables de calculer les risques boursiers, denrée très rare dans d’autres pays que la France. Les sociétés à vocation internationale se passionnent pour les experts en us et coutumes des pays émergents ou du Japon, terre difficile pour les Occidentaux. Les labos traquent les spécialistes de l’enrobage des médicaments. Chez Danone, on sait que les experts de la nutrition se trouvent sur un marché assez étroit. On cherche aussi l’exceptionnel et on le rémunère hors normes.

Un expert, c’est un spécialiste qui a des connaissances et des compétences à un degré tel qu’il peut apporter un conseil et un soutien à son environnement professionnel.

Un premier poste à 130 000 euros

À l’instar de ce jeune homme de 28 ans engagé pour son premier poste à 130 000 euros annuels + bonus, sélectionné parmi cinq offres de même acabit. Compétence : droit boursier franco-américain. On demande des experts de plus en plus pointus mais avec un profil de plus en plus complexe. Mieux vaut avoir plusieurs domaines d’expertise et quelle que soit la discipline de base. Pour les embaucher, les entreprises hésitent de moins en moins à sortir de leur grille de salaire habituelle . Les sociétés se tournent de plus en plus vers l’étranger, en particulier vers l’Europe de l’Est, pour dénicher leurs futurs grands spécialistes. Au rang des perles rares, se retrouvent notamment les experts en optimisation des forces de vente ou les inventeurs de produits financiers révolutionnaires. Chasser le spécialiste va devenir un métier à part entière. Mais rien ne sert de recruter, encore faut-il faire progresser à point, offrir une véritable évolution de carrière. Les experts ont été souvent négligés au contraire des futurs managers comme le confessent volontiers les entreprises. En France, on n’a pas fait la part des choses entre la valeur ajoutée des experts et celle des managers. Peu de groupes ont réellement travaillé sur l’évolution professionnelle d’un expert. Pendant des années, on a accordé la primauté au travail en commun sur le travail individuel, or le spécialiste représente avant tout une valeur individuelle. Au point même que les pôles de R&D se retrouvent souvent au fond de la cour, au bout d’une voie sans issue, isolés. Du coup, l’image de l’expert se rapporte à ses locaux : il a l’air en-dehors de la réalité et sans avenir réel. Dans une entreprise de matériaux de construction, on avait même l’habitude de surnommer le centre de recherches central : « le centre de repos ». Les chercheurs subissent encore la malédiction du général de Gaulle : « Des chercheurs qui cherchent, on en trouve, mais des chercheurs qui trouvent, on en cherche. » Pour progresser, pour conquérir du prestige, le sésame, c’est le management – avec MBA c’est mieux -, dans l’espoir de devenir membre du board. C’est propre à la culture française. Depuis toujours, les étudiants ont été formés avec l’idée que la réussite était liée à la dimension managériale. Mais la métamorphose en manager n’est pas toujours idyllique pour l’expert comme pour sa boîte. Soit il devient le parfait petit dirigeant et perd alors son expertise. Soit il échoue et son avenir se résume généralement à la porte de sortie grande ouverte.

Retenir les experts seniors

Quant aux experts restés dans leur filière, ils sont menacés par l’étiolement. Ils se sentent peu valorisés, mal rétribués, mal aimés. Difficile alors de se montrer très créatifs. Si on est passionné par ce qu’on fait et si son action n’est pas reconnue, on peut devenir le vieux grognard qui ne partage plus rien. D’où des ratés dans la transmission des savoirs, encore accentués par les départs en pré-retraite des grands plans de restructuration où les experts ont été renvoyés à leurs hobbies sans trop de ménagement. Aujourd’hui, les sociétés tentent de retenir leurs experts seniors au-delà de l’âge de la retraite, proposent des missions à ceux qui sont déjà partis en dorant abondamment la pilule. En particulier à ceux qui connaissent les contextes commerciaux et politiques dans les métiers de réseaux, de haute technologie comme l’aéronautique.  Elles veulent aussi garder un lien avec leurs experts dans une technologie à bout de souffle mais encore en fonction que les jeunes n’ont pas apprise. Alors qu’il y a un besoin de renforcer la dynamique des connaissances, les experts ressentent un malaise identitaire et s’en vont. Certains créent d’ailleurs leur propre boîte.

Un expert est l’auteur de son propre paradigme. Il a accumulé de l’expérience qu’il est capable de conceptualiser d’une façon qui lui est propre.

Se spécialiser dans le risque

Quel que soit l’avenir de la recherche et du développement, les experts seront toujours indispensables. Pour les entreprises qui misent sur la découverte et le développement. Comme pour celles qui préfèrent acheter l’article fini sur le libre marché mondial ou se jeter sur le brevet d’une start-up du fin fond de la Mandchourie. Car, même achetés, il faudra toujours des connaissances pour évaluer un brevet ou vérifier la faisabilité d’un produit. Si, de plus, les experts savaient se transformer en visionnaires, ils pourraient devenir les nouveaux « chouchous » de la maison. En se spécialisant par exemple dans l’anticipation des risques : climatiques, politiques, sanitaires, boursiers… Un bon filon, le risque. Et pour longtemps.

 

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